La RDC au cœur d’un paradoxe : stabilité économique face au chaos sécuritaire

Le président Tshisekedi négocie avec des rebelles armés à Doha tout en refusant le dialogue avec l’opposition politique non armée à Kinshasa. Cette contradiction illustre la complexité tragique de la situation congolaise en octobre 2025 : une économie qui affiche des indicateurs impressionnants pendant que l’Est s’enfonce dans une guerre sans fin, une diplomatie active qui coexiste avec des massacres quotidiens, et un gouvernement qui célèbre la baisse de l’inflation pendant que 28 millions de Congolais souffrent de la faim. Au 25 octobre, la RDC présente simultanément les signes d’un État en reconstruction et d’un pays en décomposition, selon qu’on regarde Kinshasa ou Goma. Cette dualité définit le drame congolais contemporain.

Un jeu politique paralysé à Kinshasa

La démission de Vital Kamerhe le 22 septembre 2025 a ouvert une crise de succession qui demeure irrésolue un mois plus tard. Contrairement aux spéculations initiales, aucune élection n’a eu lieu pour choisir le nouveau président de l’Assemblée nationale. Les trois candidats principaux – Aimé Boji Sangara (qui a démissionné de son poste de ministre de l’Industrie le 20 octobre pour se porter candidat), Jean-Baudouin Mayo Mambeke, et dans une moindre mesure Christophe Mboso – attendent toujours les orientations du président Tshisekedi via l’Union Sacrée de la Nation. Cette paralysie illustre la verticalité du pouvoir en RDC où même l’élection du président de l’Assemblée nationale nécessite l’aval présidentiel.

Pendant ce temps, Joseph Kabila a orchestré son retour politique depuis Nairobi les 14-15 octobre 2025, à travers le conclave « Sauvons la RDC ». Cette première apparition publique depuis sa condamnation à mort par contumace en septembre 2025 a rassemblé des figures de l’ancien FCC, dont Augustin Matata Ponyo (lui-même condamné à 10 ans de travaux forcés). L’initiative, qualifiée de « mascarade politique » par le porte-parole gouvernemental Patrick Muyaya, propose 12 points de sortie de crise et exige un dialogue national sous l’égide de la CENCO. L’absence remarquée de Moïse Katumbi, Martin Fayulu et Jean-Marc Kabund révèle les fractures persistantes au sein de l’opposition congolaise.

Le paradoxe central de la politique congolaise actuelle se cristallise dans la déclaration de Tshisekedi à Bruxelles le 9 octobre. Devant Paul Kagame au Global Gateway Forum, le président a tendu la main pour une « paix des braves », suspendant même temporairement son plaidoyer pour des sanctions contre le Rwanda. La réponse de Kigali fut cinglante : le ministre rwandais Olivier Nduhungirehe a qualifié cette démarche de « cinéma politique grotesque », tandis que Kagame a comparé Tshisekedi à un « bidon vide » sur les réseaux sociaux. Cette humiliation publique contraste cruellement avec le refus présidentiel de dialoguer avec l’opposition congolaise non armée, qu’il qualifie d’ »émissaires des agresseurs ».
Tshisekedi négocie donc avec le M23 armé à Doha mais ferme la porte au dialogue interne – une contradiction qui alimente la frustration de la diaspora et de l’opposition.

Des négociations de paix qui piétinent sur deux fronts

Le processus de Washington montre des avancées formelles mais peu d’impact sur le terrain.
La troisième réunion du Joint Sub-Commission on Monitoring (JSCM) du 21-22 octobre a réaffirmé l’engagement des parties envers l’Operations Order, avec une focalisation sur la neutralisation des FDLR comme condition préalable au retrait rwandais. Le 10 octobre, les FARDC ont officiellement ordonné aux FDLR de déposer les armes, avec menace de « désarmement par coercition » en cas de refus. Cette annonce, saluée par Washington et Paris, lie explicitement le désarmement des rebelles rwandais au retrait des forces rwandaises de RDC – un mécanisme qui ressemble davantage à un cercle vicieux qu’à une feuille de route, chaque partie conditionnant son action à celle de l’autre.

À Doha, les négociations directes entre le gouvernement et l’AFC/M23, entamées en juillet 2025, ont produit quelques résultats symboliques. Le 14 octobre, un mécanisme conjoint de surveillance du cessez-le-feu a été signé, prévoyant une représentation égale RDC/M23 avec observation du Qatar, des États-Unis et de l’Union Africaine. Pourtant, dix jours après cette signature, les combats continuent avec une intensité inchangée. La menace spécifique de retrait de Bertrand Bisimwa le 23 octobre n’a pu être confirmée, mais le leader du M23 a effectivement accusé les forces gouvernementales d’attaquer des zones civiles autour du 18-20 octobre, illustrant la fragilité extrême de ces accords.

Les points de blocage demeurent insurmontables : Kinshasa exige le retrait total du M23 de Goma et Bukavu avant toute négociation de fond, tandis que le M23 refuse tout retrait sans garanties politiques et sécuritaires. Le gouvernement lie explicitement les processus de Washington et Doha, arguant qu’il ne peut négocier avec une rébellion soutenue par le Rwanda. Le M23, de son côté, veut séparer les deux dossiers. Cette impasse fondamentale explique pourquoi l’échéance du 18 août 2025 pour un accord final à Doha est passée sans résultat, et pourquoi la quatrième réunion JSCM prévue les 19-20 novembre risque de répéter les déclarations d’intention sans changement sur le terrain.

Une guerre qui défie tous les cessez-le-feu

L’Est de la RDC reste un champ de bataille actif malgré la multiplication des accords. Les combats documentés entre le 6 et le 23 octobre touchent tous les territoires stratégiques : Masisi (Kazinga, Shoa, Nyabiondo), Walikale (Ihula le 23 octobre à 4h du matin, Kalembe réoccupé par le M23 du 21 au 23), Rutshuru (Bukombo, avec combats continus du 13 au 17 octobre), et Sud-Kivu (Walungu, Nzibira tombée le 21 septembre). Ces affrontements opposent les FARDC et les Wazalendo (groupes d’autodéfense pro-gouvernementaux) à l’AFC/M23 soutenu par les Forces de Défense Rwandaises selon les experts de l’ONU. La bataille pour Kalembe fin octobre a causé au moins 10 morts et 16 blessés, avec des déplacements massifs de populations.

L’usage de drones par les FARDC représente une évolution tactique notable. Les frappes du 15 octobre sur la mine d’or de Twangiza (contrôlée par le M23) et du 21 octobre à Kalembe démontrent la volonté de Kinshasa d’utiliser la supériorité aérienne pour compenser l’infériorité terrestre. Les FARDC disposent de huit drones chinois CH-4, de quatre drones turcs Bayraktar TB2 (livrés en juin 2025), et négocient l’acquisition de trois Wing Loong 2. Ces frappes sont opérées par environ 120 contractants étrangers, principalement bulgares de la société Agemira. Cette dimension aérienne du conflit, bien que limitée, marque un tournant dans une guerre qui s’enlise depuis janvier.

Les sanctions internationales se sont multipliées mais leur efficacité demeure questionnable. L’Union Européenne a sanctionné le 17 mars 2025 trois généraux rwandais (Ruki Karusisi, Eugene Nkubito, Pascal Muhizi) et cinq cadres du M23, dont son président Bertrand Bisimwa, ainsi que la raffinerie Gasabo Gold accusée d’importer illégalement de l’or des zones contrôlées par le M23. Les États-Unis ont frappé plus fort le 20 février en ciblant James Kabarebe, ancien général et actuel ministre d’État à l’Intégration régionale, et Lawrence Kanyuka Kingston, porte-parole du M23. Ces sanctions sont censées s’étendre jusqu’au 12 décembre 2025 pour l’UE (et non le 31 octobre comme initialement prévu), mais le Rwanda continue apparemment ses opérations sans changement majeur de comportement.

La violence ne se limite pas au front M23. L’attaque ADF du 13 octobre à Mukondo (territoire de Lubero) a tué 19 civils, rappelant que les Forces Démocratiques Alliées, affiliées à l’État Islamique, demeurent une menace mortelle dans les territoires de Beni, Lubero et Ituri. Les assaillants, portant des uniformes ressemblant à ceux de l’armée congolaise pour infiltrer le village, ont utilisé fusils, couteaux et gourdins pour massacrer la population et incendier des maisons. Cette attaque s’inscrit dans une série d’opérations ADF qui ont tué 43 personnes à Komanda (Ituri) le 27 juillet et plus de 60 lors d’une attaque sur un enterrement en septembre.

Une catastrophe humanitaire aux chiffres vertigineux

Les données humanitaires dépassent l’entendement par leur ampleur. 21,2 millions de Congolais nécessitent une aide humanitaire urgente, selon le Plan de Réponse Humanitaire 2025 lancé en février. Ce chiffre place la RDC parmi les trois pires crises humanitaires au monde. Plus grave encore, 28 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë (phase IPC 3 et au-dessus), dont 3,9 millions en phase d’urgence (IPC 4) – le nombre le plus élevé jamais enregistré dans l’histoire du pays. Pour la diaspora qui suit ces chiffres avec impuissance, chaque statistique représente des familles entières condamnées à la famine dans un pays pourtant riche en ressources.

Le nombre de déplacés internes atteint désormais 7,8 millions (et non 5,7 millions comme certains rapports antérieurs l’indiquaient), selon les données actualisées de l’Organisation Internationale pour les Migrations. L’offensive du M23 de janvier-février 2025, qui a abouti à la capture de Goma et Bukavu, a forcé 1,15 million de personnes supplémentaires à fuir leurs foyers, dont 660 000 personnes re-déplacées depuis les camps existants autour de Goma. Le profil de ces déplacés révèle une tragédie dans la tragédie : des familles déplacées trois, quatre, cinq fois, perdant à chaque fois un peu plus de leurs biens, de leur dignité, de leur espoir.

Les violences sexuelles atteignent des niveaux systémiques qui défient l’entendement. Bien que la citation exacte attribuée à Oxfam (« une femme violée toutes les quatre minutes ») n’ait pu être confirmée sous cette forme précise, les recherches révèlent une statistique encore plus alarmante d’une étude de 2011 sur des données de 2007 : environ 1 150 femmes violées chaque jour en RDC, soit environ 48 par heure, ou une femme toutes les 75 secondes. Dans le Nord-Kivu, le taux atteint 205 viols pour 1 000 femmes en âge de procréer – le plus élevé du pays. En février 2025, l’ONU rapportait au moins 60 cas de viol par jour dans les deux semaines suivant la chute de Goma. Le viol en RDC n’est pas un effet collatéral de la guerre mais une arme de guerre délibérée, utilisée pour terroriser, déplacer et détruire les communautés.

Face à ces besoins titanesques, la réponse internationale est catastrophiquement insuffisante. Le Plan de Réponse Humanitaire 2025 requiert 2,54 milliards de dollars pour assister 11 millions de personnes sur les 21,2 millions ayant besoin d’aide. En octobre 2025, seulement 16% de ce montant a été mobilisé (410 millions de dollars), créant un déficit de 2,13 milliards. Cette sous-financement n’est pas nouveau – en 2024, seulement 52% des besoins avaient été couverts – mais il s’aggrave dangereusement en 2025. La dépendance historique envers les États-Unis (70% de l’aide humanitaire en 2024) et la suspension de l’USAID début 2025 ont créé un vide que les autres donateurs ne comblent pas. Concrètement, cela signifie que 85% des établissements de santé manquent de médicaments, 40% ont perdu leur personnel médical, et des épidémies de choléra (8 600 cas), Mpox (8 000 cas) et rougeole (10 500 cas) se propagent sans contrôle adéquat depuis début 2025.

Une économie résiliente malgré le chaos

Dans un contraste saisissant avec la dévastation de l’Est, l’économie congolaise affiche des performances remarquables qui questionnent la capacité du pays à prospérer malgré le conflit.
La croissance du PIB a atteint 6,5% en 2024, tirée par une expansion spectaculaire de 12,8% du secteur extractif (cuivre et cobalt). Pour 2025, les prévisions varient selon les institutions :
la Banque mondiale estime 5,1% (révisant à la baisse en raison de l’embargo sur le cobalt), la Banque Africaine de Développement prévoit 5,3%, tandis que la Banque Centrale du Congo maintient une projection similaire de 5,3%. Ces chiffres, impressionnants pour un pays en guerre, masquent une réalité plus complexe : la croissance est concentrée dans les mines du sud (Katanga, Lualaba) tandis que l’Est brûle, créant deux RDC économiques distinctes.

L’inflation a été maîtrisée de manière spectaculaire : 7,8% en glissement annuel fin septembre 2025 contre 15,1% un an plus tôt. Cette performance a permis à la BCC de réduire son taux directeur de 25% à 17,5% le 7 octobre 2025 – la plus forte baisse depuis 2021 et un signal de confiance dans la stabilité macroéconomique. Le franc congolais s’est apprécié de 11,6% sur le marché officiel et de 7,8% sur le marché parallèle depuis le début de l’année, grâce notamment à l’intervention directe de la BCC (cession de 50 millions de dollars en août) et à une meilleure organisation du marché des changes. Cette appréciation, rare pour une monnaie africaine en temps de conflit, illustre la gestion monétaire rigoureuse de la BCC.
Toutefois, la dollarisation reste massive : 90% des transactions s’effectuent encore en dollars, limitant la souveraineté monétaire du pays.

Le secteur du cobalt, dont la RDC produit environ 70% de l’offre mondiale, a connu une année tumultueuse. L’embargo de février à septembre 2025, décidé par l’ARECOMS face à l’effondrement des prix (de 82 000 dollars la tonne en 2022 à 21 000 dollars début 2025), a été levé le 15 octobre sous un système de quotas strict. Pour octobre-décembre 2025, seulement 18 000 tonnes peuvent être exportées, puis 96 600 tonnes annuelles pour 2026-2027 – bien en deçà de la production historique. CMOC, le leader mondial, a produit 61 073 tonnes au premier semestre 2025 (+13% par rapport à 2024) mais son quota 2026 de 31 200 tonnes ne représente que 27% de sa production 2024. Glencore prévoit 42 000-45 000 tonnes pour 2025. Cette stratégie de restriction a fonctionné : les prix ont doublé depuis l’embargo, atteignant 42 725 dollars la tonne mi-octobre. Pour la RDC, c’est un pari calculé : sacrifier des volumes à court terme pour restaurer la rentabilité à long terme.

Le scandale FRIVAO révèle néanmoins la face sombre de cette gouvernance économique. Sur les 325 millions de dollars que l’Ouganda doit verser à la RDC suite au jugement de la Cour Internationale de Justice (compensation pour la guerre de 1998-2003), 195 millions ontdéjà été reçus. Pourtant, selon le rapport du CREFDL de septembre 2025, plus de 100 millions ont été détournés. Seuls 2,1 millions de dollars (1,98%) ont été versés aux victimes – 998 personnes sur 14 000 identifiées ont reçu 2 000 dollars chacune, alors que chaque victime devrait recevoir jusqu’à 30 000 dollars. Le reste a financé un documentaire à 1 million de dollars, un bureau de change (4,2 millions), deux bus pour le Ministère de la Justice (228 000 dollars), et divers « frais » opaques. Ce scandale, qui a coûté son poste au ministre Constant Mutamba (lui-même accusé de détournement de 19 millions), illustre comment la corruption systémique sabote même les réparations internationalement mandatées. Pour les victimes de guerre – et il y en a des millions – c’est une double peine : d’abord brutalisées par les conflits, puis volées par leur propre gouvernement.

Le retrait humiliant de la SAMIDRC

Le retrait de la Mission de la SADC en RDC (SAMIDRC) en 2025 constitue l’un des échecs militaires et diplomatiques les plus retentissants de l’histoire récente de l’Afrique australe. Déployée en décembre 2023 avec un mandat ambitieux de « neutraliser les forces négatives », la mission a duré moins de 15 mois avant d’être contrainte au retrait après avoir été encerclée à Goma. Le sommet extraordinaire de la SADC à Harare le 31 janvier 2025 a exprimé ses condoléances aux familles des soldats tués, mais c’est le sommet virtuel du 13 mars 2025 qui a officiellement terminé le mandat et ordonné le retrait progressif. La première phase (évacuation de l’équipement) a débuté le 29 avril, suivie de la deuxième phase (rapatriement du personnel) lancée le 12 juin, avec transport via le Rwanda – l’ironie ultime étant que les troupes SADC devaient être escortées par les forces rwandaises qu’elles étaient censées combattre.

Le bilan humain est plus lourd que certains rapports ne l’indiquent : 19 soldats SAMIDRC ont été tués (et non 16), dont 14 Sud-Africains, 3 Malawiens et 2 Tanzaniens, avec plus de 70 blessés. Ces pertes, concentrées lors de la bataille pour Sake et Goma du 23-27 janvier 2025, ont provoqué un choc politique majeur en Afrique du Sud. Le 27 janvier, trois soldats sud-africains ont été tués par des obus de mortier M23 qui ont atterri dans leur base à l’aéroport de Goma, rendant l’installation inutilisable. Le Général Peter Cirimwami, gouverneur militaire du Nord-Kivu, a été tué le 23 janvier. Lorsque Goma est tombée fin janvier, environ 2 000-2 500 soldats SAMIDRC se sont retrouvés encerclés, effectivement prisonniers de guerre bien que conservant leurs armes mais interdits de les porter selon l’accord de trêve négocié.

Les raisons de cet échec sont multiples et systémiques. Militairement, la SAMIDRC était massivement en infériorité numérique : environ 1 300 soldats déployés contre une force estimée à 6 000 combattants M23 plus 4 000 soldats rwandais selon les experts de l’ONU. Surtout, la mission manquait totalement de capacités aériennes – aucun hélicoptère d’attaque, pas de soutien aérien rapproché, évacuation médicale inadéquate – alors que les hélicoptères Rooivalk sud-africains avaient été décisifs lors de la défaite du M23 en 2013. L’armée sud-africaine de 2025 n’est plus celle de 2013 : années de sous-financement, manque de pièces de rechange, dégradation des capacités opérationnelles. Le coût annuel estimé de 500 millions de dollars (dont 200 millions devaient venir de la RDC, 100 millions de l’Afrique du Sud, avec un gap de 200 millions) s’est révélé insoutenable pour des États membres confrontés à leurs propres crises économiques.

Politiquement, la mission souffrait d’ambiguïté stratégique et de manque de cohésion au sein de la SADC. La Tanzanie, initialement favorable, a graduellement adopté une position neutre en raison de ses relations commerciales avec le Rwanda (port de Dar es Salaam, pipelinepétrolier est-africain) et de ses préoccupations pour l’extrémisme au Mozambique. Le Malawi a annoncé son retrait en février 2025 après les pertes et l’avancée du M23. La compétition entre la SAMIDRC (soutenue par l’Afrique du Sud/Tanzanie) et le Processus de Luanda (mené par l’Angola) a créé de la confusion diplomatique. Surtout, la mission était présentée comme du maintien de la paix mais était en réalité une opération de contre-insurrection (peace enforcement) – violant les principes de consentement, d’impartialité et d’usage minimal de la force. Le M23 et le Rwanda n’avaient jamais consenti à la présence SAMIDRC et la mission combattait ouvertement aux côtés des FARDC, la transformant en partie au conflit plutôt qu’en force neutre.

L’impact du retrait SAMIDRC a été immédiat et dévastateur : vide sécuritaire dans l’Est, M23 consolidant son contrôle sur Goma et Bukavu, FARDC incapable d’inverser les gains territoriaux rebelles, et aggravation de la crise humanitaire. Pour l’Afrique du Sud, c’est une humiliation qui affecte son prestige régional et son statut d’acteur du maintien de la paix africain. Pour la SADC, c’est son deuxième déploiement se terminant de manière peu concluante (après le Mozambique), soulevant des questions existentielles sur l’efficacité du Pacte de Défense Mutuelle de 2003 et la capacité des organisations régionales africaines à gérer les crises sécuritaires complexes sans soutien international substantiel.

Les implications pour la diaspora et les perspectives

Pour la diaspora congolaise, cette situation génère une frustration existentielle : comment un pays peut-il afficher une croissance de 6,5% pendant que des millions de ses citoyens fuient les massacres? Comment peut-on célébrer la baisse de l’inflation pendant que 28 millions souffrent de la faim? Cette dissonance cognitive entre les indicateurs macroéconomiques et la réalité humanitaire révèle une fracture géographique et sociale profonde. La RDC de 2025 fonctionne comme deux pays distincts : un sud minier relativement stable qui finance l’État, et un est dévasté qui génère des déplacés et des statistiques horrifiantes. Pour les Congolais de la diaspora originaires du Kivu, cette dualité est particulièrement douloureuse : leurs villages natals sont sous contrôle rebelle pendant que Kinshasa célèbre ses performances économiques.

Le refus persistant de Tshisekedi d’engager un dialogue interne tout en négociant avec des groupes armés crée une impasse politique dangereuse. L’initiative de Kabila depuis Nairobi, bien qu’émanant d’un homme lui-même controversé et condamné, identifie un problème réel : l’absence d’espace démocratique pour l’opposition légitime. Le mouvement LUCHA l’a souligné : le conclave de Nairobi et la déclaration de Tshisekedi à Bruxelles offrent tous deux des « lectures partielles » de la crise congolaise. La solution nécessite un dialogue national inclusif sous médiation de la CENCO-ECC, incluant toutes les forces politiques, la société civile et les représentants des communautés affectées. Sans ce dialogue, le risque de voir les frustrations politiques se transformer en contestation armée demeure élevé.

Les négociations de paix à Washington et Doha semblent piégées dans une boucle d’accords signés et immédiatement violés. La logique sous-jacente – lier le désarmement des FDLR au retrait rwandais, et le retrait du M23 à des garanties politiques – crée un système où chaque partie attend que l’autre agisse en premier. Le mécanisme de monitoring du cessez-le-feu signé le 14 octobre est devenu obsolète avant même d’être opérationnel, les combats du 23 octobre à Ihula/Walikale démontrant l’inutilité de ces accords sans volonté politique réelle. La communauté internationale doit reconnaître que sans pression économique substantielle sur le Rwanda – bien au-delà des sanctions symboliques actuelles contre quelques individus– Kigali n’a aucune incitation à changer de stratégie. L’exploitation des ressources minières des zones contrôlées par le M23 (l’UE estime que le M23 génère 300 000 euros par mois via la taxation du coltan seul) finance la guerre et rend la paix moins rentable que le conflit.

À court terme (6-12 mois), la situation militaire restera probablement figée avec le M23 contrôlant les zones stratégiques de l’Est, les FARDC incapables de reconquête majeure malgré les drones, et la multiplication de petits groupes armés profitant du chaos. Les négociations continueront à Washington et Doha, produisant communiqués et mécanismes qui seront violés systématiquement. La crise humanitaire s’aggravera avec le sous-financement critique (16% du plan humanitaire financé), provoquant potentiellement des famines localisées et des épidémies incontrôlées. À moyen terme (1-3 ans), trois scénarios émergent : (1) un accord international imposant un retrait rwandais négocié contre des garanties sécuritaires vérifiables concernant les FDLR, (2) une poursuite du statu quo avec la RDC fragmentée de facto entre un ouest contrôlé par Kinshasa et un est sous influence rwandaise, ou (3) une escalade régionale impliquant directement plusieurs armées nationales si la patience des pays voisins (particulièrement l’Afrique du Sud post-SAMIDRC) s’épuise.

Conclusion: Un État entre deux réalités

La RDC d’octobre 2025 présente le visage d’un pays schizophrène où coexistent développement et destruction, diplomatie et massacres, espoir économique et désespoir humanitaire. Les chiffres économiques impressionnants – croissance de 6,5%, inflation maîtrisée, appréciation monétaire – ne sont pas des illusions mais des réalités pour une partie du pays. Simultanément, les 7,8 millions de déplacés, les 28 millions en insécurité alimentaire et les 1 150 femmes violées quotidiennement sont également des réalités pour une autre partie du même pays. Cette coexistence n’est pas soutenable à long terme.

Le paradoxe central demeure que le président négocie avec des rebelles armés soutenus par un État étranger tout en refusant le dialogue avec son opposition politique légitime. Cette contradiction mine la cohérence de sa stratégie et alimente le cynisme d’une population qui voit son gouvernement tendre la main à ceux qui massacrent les civils pendant qu’il ferme la porte à ceux qui veulent simplement participer au débat démocratique. Pour la diaspora et les observateurs internationaux, la question n’est plus de savoir si la RDC peut survivre à cette dualité, mais combien de temps elle peut maintenir cette fiction d’un État unitaire quand les réalités vécues dans l’Ouest et l’Est n’ont plus rien en commun.

La communauté internationale doit cesser de traiter la crise congolaise comme une série de problèmes techniques (cessez-le-feu à négocier, mécanismes à établir, sanctions à imposer) et reconnaître qu’il s’agit d’une question politique fondamentale: tant que l’exploitation des ressources de l’Est sera plus rentable que la paix, tant que le Rwanda ne subira pas de coût économique réel pour son intervention, et tant que le gouvernement congolais pourra prospérer économiquement dans l’Ouest tout en abandonnant l’Est à son sort, rien ne changera structurellement. Les 19 soldats SAMIDRC morts pour rien, les millions de déplacés errant dans des camps surpeuplés, et les femmes violées toutes les 75 secondes méritent mieux que des communiqués diplomatiques et des accords violés avant l’encre sèche. Ils méritent une reconnaissance honnête que la paix en RDC nécessitera des décisions politiques courageuses – à Kinshasa, Kigali, Washington, Bruxelles et Pékin – que personne ne semble prêt à prendre en octobre 2025.

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